
Dans cet univers, la magie existe et a pour seule limite la croyance humaine : elle ne se réalise que parce qu'on a envie d'y croire, qu'elle soit bien réelle. C'est ainsi que Cléa, jeune femme destinée à un mariage arrangé qui lui ôte tout espoir de se consacrer un jour à sa vie, est hyptotisée par la liberté et la magie dont fait preuve Pierrot, un magicien des rues. Pour celles et ceux qui auraient déjà tiqué sur l'image, moi aussi j'ai immédiatement fait le lien entre les personnages du Château ambulant de Miyazaki : nous y retrouvons volontiers Hauru, Sophie et Calcifer. De mon point de vue (qui n'engage que moi), Mon ami Pierrot est une version du Château de Hurle/Ambulant, à la sauce relation toxique/pervers narcissique. Car oui, cet ouvrage traite de ce sujet, et de la manipulation avec un somptueux trait qui, par les expressions des personnages, nous replonge dans le dessin de Miyazaki avec ses traits gigantesques, ses visages ultraexpressifs, ses bouches démusurées, ses visages de vieilles personnes affublés de centaines de rides.
Tout comme Hauru (Hubert), Pierrot courtise pas mal de jeunes filles (pour des raisons qui sont dévoilées lors du final). Sa magie éblouie, son éloquence subjugue, sa liberté fascine. Il a tout du bon manipulateur, de celui qui aime jouer avec les mots alors même qu'il prétend que ceux-ci perdent leur sens à force de trop les employer. Il sait quand user de son charme, de sa grandiloquence, quand la situation semble lui échapper. Cléa débute dans la vie d'adulte, elle se laisse volontiers aveugler, désabuser, manipuler, par les situations qu'elle vit en compagnie de Pierrot -car il sera le premier à lui faire admettre la vérité crue, dans toute sa splendeur, teintée de mensonges par omission, pour qu'elle ne voit en lui que l'honnêteté, la franchise, en dépit de la douleur qui causent ses mots, ses non-dits. Elle voyait en lui l'opportunité d'enfin savoir qui elle est, de vivre pleinement et de fuir un destin qui ne lui convenait pas, qu'on avait choisi pour elle.
C'est tout naturellement qu'elle décide d'accompagner le magicien. C'est sans regret qu'elle vole avec Pierrot et Schopenhauer (un démon volatile mi-chat mi-hibou) vers sa nouvelle vie faite d'espoir, de rêves, de magie et de mensonges. Car ces derniers sont difficiles à percevoir tant elle est aveuglée par Pierrot et son univers de fantaisie. Par ailleurs, la couverture est bien explicite : la domination de Pierrot, son emprise sur Cléa, dans ce geste pourtant anodin qu'est de saisir le visage d'une personne d'une seule main, de le recouvrir avec affection et possession ; les larmes de Cléa, beaucoup trop nombreuses, son regard hypnotisé par le magicien, le fait que ce dernier soit insaisissable alors même qu'il est juste devant ; les flammes qui dessinent le titre, qui consument le paysage ; et enfin cette petite fiole qui ne trouvera sa signification qu'à la toute fin. Rien dans cette couverture n'est positif.