La particularité qui doit être soulignée est le réalisme des descriptions. Aurélie Wellenstein a cette capacité à nous procurer un dégoût, un malaise en lisant les actes du banquet, en lisant les actes de Torok, ceux de Faolan. La lecture devient dérangeante, presque un calvaire et je pense que c'est tout à fait ce que cherche l'autrice. En déchainant ces sentiments, elle nous place au même niveau que Faolan. L'odeur de la chair humaine rôtie, les cris de la foule déchaînée, enhardie par le banquet ; le bruit des os qui craquent dans le corps, le bruit de la mastication d'un coeur, le goût du sang dans la bouche, l'écoeurement à avaler un membre palpitant avec son goût, sa texture ; tout est là pour que nous ne soyons plus spectateur mais acteur des faits, de l'histoire. Le réalisme est déconcertant et nous force parfois à arrêter la lecture, à relire pour "être sûr d'avoir bien lu", dans un état second.
Attention, à partir d'ici, l'article est lourd en révélations.
Le Dieu-oiseau est l'histoire de la vengeance de Faolan contre son persécuteur, son tortionnaire. Le lien qu'il a tissé avec Torok durant dix ans n'est pas facile à oublier (un léger syndrôme de Stockholm pointe à l'horizon) : en plus de l'avoir dans la peau (littéralement, par le biais d'un tatouage fait par Torok), Faolan, après avoir dévoré le coeur de Torok, aura des hallucinations : même après la mort de son maître, celui-ci continuera à le hanter. C'est cette fantaisie que j'ai bien aimé et qui m'a donné envie de le lire. Ce détail, posé par ma collègue, m'a tout de suite enchanté. Néanmoins, il ne fait pas tout. J'ai été déçue au fil de ma lecture car je ne m'attendais pas à ce que ce soit aussi fantastique. Des éléments m'ont paru sortir de n'importe où, comme si Aurélie Wellenstein voulait en finir au plus vite avec son histoire, comme si elle baclait tout ce qu'elle avait construit. Pourtant, en finissant l'ouvage, ce ne fut qu'une impression.
À la fin, le discours des morts, des perdus, fait écho à tout ce qu'a traversé Faolan. Sur l'île, il fut question d'un calamar géant, armé jusqu'aux dents, dissimulé dans une grotte ; il fut question de jaguars invisibles. C'est là que j'ai commencé à avoir des doutes : des doutes sur la qualité du livre. Avec Le roi des fauves, l'univers des berserkers était équilibré, il n'y avait pas trop d'éléments fantastiques pour déséquilibrer la cohérence de l'univers ; ici, le calamar ne passait pas. "Qu'est-ce qui s'est passé ?", c'était ma question. Comment expliquer cet élément grotesque ? Les jaguars passaient, mais pas ce calamar. Pourtant, la fin éclaire ces éléments : pour survivre aux atrocités du banquet, pour ne pas mourir face aux taitements infligés par Torok durant ses dix ans d'esclavage, Faolan s'est enfermé sur lui-même. Les instants où il ferme les portes, plonge de plus en plus profondément en lui-même pour ne plus ressentir de douleur, d'émotion et de sentiment, sont nombreux. Faolan s'interdit de ressentir quoique ce soit pour suvivre mais, cette intention a orchestré sa perdition. Il est question d'un mur, à un moment. D'un mur infranchissble. Pourtant, à l'avant-dernier chapitre, il nous est révélé que ce mur a été franchi depuis bien longtemps et qu'ainsi, Faolan s'est créé un monstre : sans émotion, sans sentiment, vide de culpabilité, un monstre à l'image de Torok, des vainqueurs, des puissants. Car seuls les puissants survivent et, dans un monde de douleur, d'injustice et de violence, les faibles n'ont pas les qualifications pour être des héros. C'est tout naturellement, et loin de sa conscience, que Faolan a été le seul maître de son anéantissement.